Requin agressif: anthropomorphisme et clichés

Requin agressif: anthropomorphisme et clichés

Requin agressif, campagne RATP mars 2018

L’anthropomorphisme consiste à attribuer des traits de comportements humains aux animaux. Il s’agit là d’une projection, d’une interprétation du comportement animal par le prisme des émotions humaines, qui ne reflète en rien le comportement réel de l’animal en question. C’est comme ça que sont nés le “méchant” loup, le renard “fourbe”, l’ours “râleur” ou le serpent “traître”.

Certaines espèces qui inspirent la peur sont rarement décrites de façon positive par leurs observateurs. Parler de requins “adorables” est aussi incongru que de parler de serpents “honnêtes”. Pas étonnant donc que certains groupes d’animaux aient beaucoup plus de mal à se faire accepter que d’autres. C’est le cas du requin “agressif”.

Il m’arrive régulièrement que des personnes me racontent leurs histoires de requins et, souvent, le requin “agressif” en est le protagoniste. Lorsque je les interroge sur le pourquoi le requin n’a pas mordu, les arguments perdent de leur poids, car la personne ne parvient pas à m’en expliquer les raisons. Nous y voilà, l’observateur est victime de ses idées reçues et interprète la réalité au travers des prismes anthropomorphiques. Le requin “agressif” est le fruit de l’imagination.

Le requin “agressif” fait souvent surface dans deux groupes de plongeurs: les débutants et ceux qui ont eu une expérience avec des requins, mais qui plongent souvent aux mêmes endroits.
Il est compréhensible que des plongeurs inexpérimentés, conditionnés par les films et les reportages sensationnalistes, prétendent avoir rencontré un requin “agressif”. Pour eux, tout requin de plus d’un mètre peut paraître menaçant et dangereux.

Mais pourquoi des plongeurs expérimentés relatent-ils le même type d’histoires? Je constate que ces personnes plongent souvent dans les mêmes régions et rencontrent souvent les mêmes espèces de squales. La crainte initiale devient confiance. Les plongeurs, se sentent progressivement capables d’évaluer une situation, sont capables d’évaluer les distances les types d’approches que ces espèces pratiquent habituellement.

Ce sont précisément cette habituation, et la confiance qui en découle, qui sont à l’origine de l’idée du requin “agressif”.

Chaque espèce de requin possède ses spécificités d’approche, d’intérêt, de distances, que nous appelons cercle intérieur et cercle d’attention (j’y reviendrai dans un prochain post). La rencontre avec une nouvelle espèce peut devenir stressante pour des plongeurs expérimentés qui ne sont pas habitués à des comportements et des distances qu’ils ne connaissent pas et qu’ils sont incapables d’évaluer. C’est au moment où ils sont confrontés à des comportements inattendus que ces mêmes plongeurs auront (souvent) tendance à qualifier le requin d’ ”agressif”.

C’est une erreur d’attribuer des clichés aux animaux. Prenez l’exemple des campagnes de protection: difficile de refuser de participer à des campagnes de protection pour baleines, les bébés phoques ou encore les pandas. Mais tous les animaux n’ont pas cette chance de tomber dans la catégorie des animaux mignons (ce que l’éthologiste Konrad Lorenz appelait “Kindchenschema”, qui réveille en nous des instincts innés de protection (1). Mais, les requins, hors catégorie, ont tout aussi besoin de nous pour continuer à assurer le rôle indispensable dans les écosystèmes marins.

 

Jean-Marc Rodelet
© Sharkschool Europe

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(1) Konrad Lorenz, éthologiste autrichien, explique en 1949 que les traits physiques juvéniles provoquent chez les adultes une attention plus particulière, et aidaient ainsi les parents à prendre soin de leur enfant ; ils aideraient aussi à préserver la survie des espèces vivantes. De toute évidence, Lorenz note que les humains réagissent plus positivement à l’égard des animaux qui ressemblent à des bébés avec de grands yeux, une grosse tête et un nez raccourci, qu’envers les animaux qui ne possèdent pas ces mêmes types de caractéristiques. Cela signifie que les humains préfèrent les animaux qui montrent des traits de néoténie. La néoténie est la conservation de caractéristiques juvéniles chez les adultes d’une espèce. Les animaux domestiques, tels que les chiens et les chats, sont souvent considérés comme mignons du fait que les humains ont choisi d’une manière sélective leurs animaux de compagnie pour leurs caractéristiques juvéniles incluant les comportements non agressifs et leur apparence selon les races.

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